- Reaction score
- 28
- Points
- 560
Il faut écouter la voix des femmes
Martine Delvaux
Professeure au département d'études littéraires
Magali Picard, présidente de la FTQ, lors d’une manifestation en novembre dernier
L’écrivaine Martine Delvaux revient sur quelques sorties récentes qui montrent à quel point selon elle le droit de parole n’est pas le même pour tous.
Écrivaine et professeure, département d’études littéraires, UQAM
« Ton belliqueux et méprisant. » « Tactique d’intimidation. » « Mal élevée. » « Elle joue les gros bras. » « Elle est donc ben fâchée ! » « Elle manque de courtoisie. » « Elle devrait s’excuser ! »
Un peu plus et on renvoyait la présidente de la FTQ, Magali Picard, dans sa chambre, comme une petite fille. Son écart de conduite ? Avoir tenu tête au ministre du Travail, Jean Boulet. Avoir refusé la langue de bois d’usage en politique. Avoir choisi d’appeler un chat un chat.
En novembre, « l’affaire Magali Picard » a suscité une avalanche de réactions, du président d’assemblée pendant la commission parlementaire jusqu’aux chefs de parti en passant par d’ex-politiciens et politiciennes et des journalistes…
On a braqué la caméra sur la manière dont s’était exprimée Magali Picard plutôt que sur ce qu’elle avait dit.
Quelques jours plus tard, après une sortie où il s’était emporté contre les représentants des institutions culturelles, le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon a été interviewé par Anne-Marie Dussault sur les ondes de Radio-Canada. L’animatrice a montré du doigt le deux poids, deux mesures : si le chef du Parti québécois avait dénoncé la manière dont Magali Picard s’était exprimée, lui-même ne s’en était pas privé ! La question a été habilement esquivée…
Pourtant, ce deux poids, deux mesures montre un rapport compliqué à celles qui osent parler, avec intelligence, détermination et aplomb, dans l’espace public. Et au nom de collectivités ou de causes qui dépassent leur identité en tant que femme.
Dans Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, Mary Beard, spécialiste d’études anciennes, réfléchit au lien entre le genre et le son, afin de comprendre comment on reçoit, encore aujourd’hui, la voix des femmes. Elle rappelle l’héritage du monde ancien où celles-ci étaient confinées à l’espace domestique, renvoyées à leur chambre, comme Télémaque le commande à sa mère, Pénélope, sous la plume d’Homère : « Retourne dans tes appartements, discourir est l’affaire des hommes. » Un exemple qui est le premier d’une « longue lignée de tentatives largement couronnées de succès, écrit Beard, visant non seulement à exclure les femmes de l’espace public, mais à faire étalage de cette exclusion même ».
Dans l’Antiquité, les voix étaient liées à des qualités morales. La voix grave des hommes était signe de force, de courage, de légitimité. La voix aiguë des femmes était signe de lâcheté, d’impuissance, de manque de maîtrise. Ainsi, le discours public appartenait aux hommes.
Il ne s’agit pas, ici, de plaquer sur notre époque les traits d’un passé éloigné, mais de réfléchir à ce que nous reconduisons, inconsciemment ou non, depuis des siècles.
Et à ce que ça représente, pour une femme, de s’exprimer dans l’espace public contre les stéréotypes auditifs, les interruptions, les mecsplications, les humiliations. Tout ce qui participe de ce qu’Aline Jaillet nomme le man voicing : gonfler sa voix pour empêcher l’autre de parler.
Au moment où Magali Picard prenait la parole en commission parlementaire, Ruba Ghazal diffusait une vidéo la montrant en train de lire à haute voix des messages reçus. Des insultes d’une violence inouïe, qui prennent appui sur le fait qu’elle est une femme, une personne issue de l’immigration et d’origine palestinienne.
On répliquera que les hommes politiques font eux aussi l’objet de cyberviolence. Je pointerai, toutefois, la dimension genrée, éminemment sexuée, de ces messages. Comment on s’en prend à leur corps et à leur sexualité. Comment on répond à leurs prises de parole avec des menaces de viol.
À la fin de son essai, Mary Beard cite un gazouillis reçu à la suite d’un passage à la télévision britannique. Des mots qui résument, à eux seuls, ce que ça représente encore aujourd’hui, de laisser monter nos voix : « Je veux te trancher la tête et la violer. »
Alors que j’écrivais ces lignes, et au retour d’un passage à la télévision où j’avais commenté « l’affaire Magali Picard », j’ai reçu un message signé par un internaute qui m’accusait de haine envers les hommes. Il précisait, à la fin, que je lui donnais envie de vomir.
Toutes les fois où on m’a suggéré de baisser ma voix, et de la poser. Toutes les fois où j’ai eu l’impression de devoir lutter pour être entendue. Toutes les fois où cette prise de parole m’a ensuite été reprochée : ma voix trop haute, mon ton trop insistant, ma soi-disant agressivité…
Je n’oublie pas, non plus, la fois où, amenée à discuter, dans le cadre d’une rencontre publique, de la place des hommes dans le féminisme, ceux qui étaient présents se sont arrogé l’essentiel du temps de parole…
Je nous souhaite collectivement, au moment où l’année s’achève, de réfléchir au sexisme acoustique. À la manière dont nous avons encore tendance, aujourd’hui, à refuser la voix des femmes dans l’espace public.
Alors qu’on ferait mieux d’apprendre à nous écouter.
Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue
Publié le 16 décembre
© La Presse Inc. Tous droits réservés.
Martine Delvaux
Professeure au département d'études littéraires
Magali Picard, présidente de la FTQ, lors d’une manifestation en novembre dernier
L’écrivaine Martine Delvaux revient sur quelques sorties récentes qui montrent à quel point selon elle le droit de parole n’est pas le même pour tous.
Écrivaine et professeure, département d’études littéraires, UQAM
« Ton belliqueux et méprisant. » « Tactique d’intimidation. » « Mal élevée. » « Elle joue les gros bras. » « Elle est donc ben fâchée ! » « Elle manque de courtoisie. » « Elle devrait s’excuser ! »
Un peu plus et on renvoyait la présidente de la FTQ, Magali Picard, dans sa chambre, comme une petite fille. Son écart de conduite ? Avoir tenu tête au ministre du Travail, Jean Boulet. Avoir refusé la langue de bois d’usage en politique. Avoir choisi d’appeler un chat un chat.
En novembre, « l’affaire Magali Picard » a suscité une avalanche de réactions, du président d’assemblée pendant la commission parlementaire jusqu’aux chefs de parti en passant par d’ex-politiciens et politiciennes et des journalistes…
On a braqué la caméra sur la manière dont s’était exprimée Magali Picard plutôt que sur ce qu’elle avait dit.
Quelques jours plus tard, après une sortie où il s’était emporté contre les représentants des institutions culturelles, le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon a été interviewé par Anne-Marie Dussault sur les ondes de Radio-Canada. L’animatrice a montré du doigt le deux poids, deux mesures : si le chef du Parti québécois avait dénoncé la manière dont Magali Picard s’était exprimée, lui-même ne s’en était pas privé ! La question a été habilement esquivée…
Pourtant, ce deux poids, deux mesures montre un rapport compliqué à celles qui osent parler, avec intelligence, détermination et aplomb, dans l’espace public. Et au nom de collectivités ou de causes qui dépassent leur identité en tant que femme.
Dans Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, Mary Beard, spécialiste d’études anciennes, réfléchit au lien entre le genre et le son, afin de comprendre comment on reçoit, encore aujourd’hui, la voix des femmes. Elle rappelle l’héritage du monde ancien où celles-ci étaient confinées à l’espace domestique, renvoyées à leur chambre, comme Télémaque le commande à sa mère, Pénélope, sous la plume d’Homère : « Retourne dans tes appartements, discourir est l’affaire des hommes. » Un exemple qui est le premier d’une « longue lignée de tentatives largement couronnées de succès, écrit Beard, visant non seulement à exclure les femmes de l’espace public, mais à faire étalage de cette exclusion même ».
Dans l’Antiquité, les voix étaient liées à des qualités morales. La voix grave des hommes était signe de force, de courage, de légitimité. La voix aiguë des femmes était signe de lâcheté, d’impuissance, de manque de maîtrise. Ainsi, le discours public appartenait aux hommes.
Il ne s’agit pas, ici, de plaquer sur notre époque les traits d’un passé éloigné, mais de réfléchir à ce que nous reconduisons, inconsciemment ou non, depuis des siècles.
Et à ce que ça représente, pour une femme, de s’exprimer dans l’espace public contre les stéréotypes auditifs, les interruptions, les mecsplications, les humiliations. Tout ce qui participe de ce qu’Aline Jaillet nomme le man voicing : gonfler sa voix pour empêcher l’autre de parler.
Au moment où Magali Picard prenait la parole en commission parlementaire, Ruba Ghazal diffusait une vidéo la montrant en train de lire à haute voix des messages reçus. Des insultes d’une violence inouïe, qui prennent appui sur le fait qu’elle est une femme, une personne issue de l’immigration et d’origine palestinienne.
On répliquera que les hommes politiques font eux aussi l’objet de cyberviolence. Je pointerai, toutefois, la dimension genrée, éminemment sexuée, de ces messages. Comment on s’en prend à leur corps et à leur sexualité. Comment on répond à leurs prises de parole avec des menaces de viol.
À la fin de son essai, Mary Beard cite un gazouillis reçu à la suite d’un passage à la télévision britannique. Des mots qui résument, à eux seuls, ce que ça représente encore aujourd’hui, de laisser monter nos voix : « Je veux te trancher la tête et la violer. »
Alors que j’écrivais ces lignes, et au retour d’un passage à la télévision où j’avais commenté « l’affaire Magali Picard », j’ai reçu un message signé par un internaute qui m’accusait de haine envers les hommes. Il précisait, à la fin, que je lui donnais envie de vomir.
Toutes les fois où on m’a suggéré de baisser ma voix, et de la poser. Toutes les fois où j’ai eu l’impression de devoir lutter pour être entendue. Toutes les fois où cette prise de parole m’a ensuite été reprochée : ma voix trop haute, mon ton trop insistant, ma soi-disant agressivité…
Je n’oublie pas, non plus, la fois où, amenée à discuter, dans le cadre d’une rencontre publique, de la place des hommes dans le féminisme, ceux qui étaient présents se sont arrogé l’essentiel du temps de parole…
Je nous souhaite collectivement, au moment où l’année s’achève, de réfléchir au sexisme acoustique. À la manière dont nous avons encore tendance, aujourd’hui, à refuser la voix des femmes dans l’espace public.
Alors qu’on ferait mieux d’apprendre à nous écouter.
Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue
Publié le 16 décembre
© La Presse Inc. Tous droits réservés.

