Author Topic: Spirit Lake  (Read 3083 times)

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calamityjoe

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Spirit Lake
« on: June 07, 2010, 13:19:48 »
À quelques dizaines de kilomètres de chez moi...

'' Le camp de détention de Spirit Lake en Abitibi : vestiges d'un complexe carcéral de la Première guerre mondiale
Le site de l’ancien camp de détention de Spirit Lake (DdGn-1) est localisé à 8 km à l’ouest de la ville d’Amos, dans le secteur La Ferme de la municipalité de canton de Trécesson, en Abitibi. Situé sur la face nord du lac Beauchamp, autrefois le lac des Esprits, le site s’étale sur plus de 2 km de longueur et occupe une zone de basse terre, entrecoupée de monticules arrondis et de quelques affleurements rocheux. Aujourd'hui, plus de 85 ans après l’évacuation des derniers prisonniers, seuls les rails du chemin de fer, la vaste grange sise au nord de l’ancien champ de parade et le cimetière dit « des Allemands » rappellent encore la présence de cette ancienne colonie pénitentiaire datant de la Première guerre mondiale.

La première intervention archéologique aux abords du lac Beauchamp s’inscrivait dans le cadre d’un projet de mise en valeur, élaboré par la Corporation Camp Spirit Lake et destiné à commémorer la présence de ce camp de détention implanté en forêt boréale. Le projet avait pour objectif d’évaluer le potentiel archéologique du site, en mettant l’emphase sur la découverte des vestiges architecturaux, et d'enrichir le concept de mise en valeur par la constitution d’une collection d’objets pouvant servir à son interprétation. Le site a donc été divisé en quatre zones distinctes, en fonction de l'organisation spatiale d'origine du camp de détention. Ainsi, d’ouest en est se retrouvent le secteur de l’hôpital, le secteur du camp, la zone du chemin et, finalement, le village, où résidaient les familles de certains détenus.
Un peu d'histoire

En août 1914, l’entrée en guerre du Canada aux côtés des alliés britanniques soulève rapidement la question des ressortissants de nationalité ennemie vivant au pays. Dès le mois d’octobre suivant, les autorités canadiennes ordonnent l’enregistrement et la détention de nombreux immigrants non naturalisés d’origine allemande, austro-hongroise, bulgare et turque. Sous la direction du major-général sir William Otter, les opérations d’internement reçoivent leur premier contingent de prisonniers en novembre 1914.

Vingt-quatre camps seront érigés à travers le Canada pour y détenir les 8 579 prisonniers internés pendant la Première guerre mondiale. Répartis dans la plupart des provinces, les camps de détention sont installés dans des endroits aussi variés que des bases militaires, des usines louées, des bâtiments gouvernementaux ou sur des terres concédées afin d’y établir de futures fermes expérimentales. Des 24 camps ouverts lors de la Grande guerre, seuls cinq présentent le modèle typique du véritable camp de détention avec des baraques en rangée, regroupées autour d’un champ de parade et entourées d’une haute clôture de barbelés (fig. 2). Parmi les quatre camps situés au Québec, celui de Spirit Lake était le seul à partager ces caractéristiques.

Le complexe carcéral de Spirit Lake ouvre ses portes le 13 janvier 1915 et demeure en activité jusqu’au 28 janvier 1917, alors que les derniers prisonniers sont transférés au camp de Kapuskasing, dans le nord-est ontarien. Durant ces deux années d’existence, jusqu’à 1200 détenus et plus de 150 femmes et enfants sont internés à Spirit Lake, l’un des deux seuls camps canadiens à accueillir les familles des détenus. Afin d’en assurer la surveillance, une garnison pouvant compter jusqu’à 200 soldats et officiers était stationnée en permanence sur le site.

Lors de son passage en 1915, le consul américain, Gaylard Marsh, dresse un premier portrait du camp de détention de Spirit Lake. Il précise que deux rangées de cinq baraques (fig. 3), pouvant loger jusqu'à 104 prisonniers chacune, et divers autres bâtiments ceinturent un large champ de parade, le tout entouré d’une clôture de barbelés éclairée en ses quatre coins. Chaque rangée de baraques est équipée d’une cuisine et de deux annexes servant de lieux d’aisance. L’approvisionnement en eau se fait à partir du lac des Esprits et les déchets solides sont brûlés quotidiennement dans l’un des quatre incinérateurs aménagés sur le site. Marsh signale aussi la présence d’un hôpital, localisé à environ 400 m du camp, au sommet d’une colline avec vue sur le lac. Quant au village réservé aux familles des prisonniers, il est situé à 1,6 km du camp, relié par un chemin. Les maisons y sont confortables, construites en rondin, et peuvent héberger jusqu’à quatre familles. Le village comprend plusieurs ateliers, une église, des lieux d’aisance, un système de drainage, ainsi que des équipements contre le feu. Enfin, ce rapport mentionne l’existence d’une prison comportant 13 cellules, et fait état de l’aménagement d’un cimetière clôturé, localisé au pied du village et muni d’une large croix de béton.

Un premier regard archéologique sur le camp de détention de Spirit Lake:

Comme ce vaste site a été divisé en quatre secteurs, la présentation des résultats obtenus lors de l'intervention archéologique menée en 1999 se fera d'ouest en est, en commençant par le secteur de l'hôpital.

Le secteur de l'hôpital:

Situé sur une colline boisée, à environ 8,50 m au-dessus du niveau du camp, le secteur de l'hôpital s'étend d'est en ouest sur près de 160 m de longueur et occupe la portion sud-ouest du site. Selon les documents historiques, deux bâtiments construits entre 1915 et 1916 y servaient d'hôpital général et de sanatorium pour les tuberculeux. Les recherches entreprises ici ont permis de mettre au jour plusieurs ouvrages d'importance.

Les sondages pratiqués à l'extrémité est du secteur de l’hôpital ont révélé une importante quantité de matériaux de construction et de quincaillerie d’architecture (papier goudronné, clous et verre à vitre) qui témoignent amplement de l’existence d'un bâtiment. Puis, un second ouvrage a été repéré à environ 25 m à l'ouest de l'emplacement probable de l'hôpital. Orienté est-ouest, ce bâtiment était érigé sur des fondations en pierre, et une aire de circulation composée d'un cailloutis menait à son entrée principale sur le mur pignon est. De ce dernier, précisons que les murs de fondation est, nord et sud ont été localisés ainsi qu'une petite section de son plancher de bois calciné. Les sondages excavés de part et d'autre des fondations démontrent hors de tout doute qu'un incendie majeur, accidentel ou délibéré, a irrémédiablement endommagé ce bâtiment, probablement le sanatorium des tuberculeux. Les artefacts mis au jour ici affichent d'ailleurs d'importantes traces d'altération par la chaleur (verre fondu).

Enfin, derrière ce second ouvrage, des vestiges inattendus ont été découverts lors de la prospection visuelle. Mentionnons tout d'abord la localisation d'un incinérateur (fig. 4), l'un des quatre présents sur le site selon les documents historiques (fig. 5). La fouille de sa portion nord a généré une importante quantité d'artefacts, se composant surtout de fioles, de flacons et de bouteilles à médication, qui témoignent amplement des activités qui prenaient place dans ce secteur de l'ancien camp de détention. Une aire de circulation bordée de deux alignements de pierre menait à l'incinérateur, en provenance des deux bâtiments érigés plus à l'est. Finalement, la découverte d'une source d'eau potable, dans le flanc nord de la colline, complète l'inventaire des vestiges mis au jour dans ce secteur. Aujourd'hui oubliée, cette source d'eau, dont la veine est actuellement canalisée près de la voie ferrée au nord, gît entre les parois de la roche-mère affleurant en surface. Des artefacts immergés, soit quelques rondins de bois aux extrémités sciées, une planche et la base d'un seau typique de ceux associés à la période du camp, ont été récupérés lors du nettoyage de ce point d'eau.

Le secteur du camp

Localisé au pied de la maison des Clercs Saint-Viateur, là où s'élevait jadis le mess des officiers, le cœur du complexe consistait en un champ de parade bordé par une série de bâtiments administratifs et utilitaires, le tout entouré par les quartiers des détenus. Selon les sources documentaires et iconographiques, pas moins de 11 ouvrages d'importance s'élevaient autour du champ de parade, soit la cuisine, la boulangerie, le magasin et l'entrepôt, les baraques des soldats, le poste de garde, ainsi que plusieurs autres bâtiments dont la fonction demeure indéterminée .
Les neuf tranchées excavées dans ce secteur du site n'ont malheureusement pas permis de localiser les ouvrages situés sur le pourtour du champ de parade. Des couches archéologiques associées à l'époque du camp ont cependant été mises au jour, recelant quelques artefacts, pour la plupart des matériaux de construction attestant de la présence de ces bâtiments. Quelques pièces de bois ont toutefois été localisées dans les coins sud-est et nord-ouest du quadrilatère, des pièces qui appartenaient sans doute à ces anciens ouvrages. Selon certain informateur, cette partie du site aurait été fortement remaniée au cours des décennies suivant la fermeture du camp, à l'époque de la ferme expérimentale et de l'école d'agriculture. Quoi qu'il en soit, les bâtiments du camp, construits sur pilotis selon les photos d'archives, étaient déjà disparus en 1922 comme en fait foi une photographie aérienne de cette époque.

Le secteur du chemin

Aucun sondage archéologique n'a été réalisé dans ce vaste secteur du site qui s’étendait du camp jusqu'au village des familles des prisonniers. Cette zone comprenait la prison, située sur un promontoire immédiatement à l'est du camp, l'emplacement probable d'une chapelle et le cimetière des détenus, localisé près du village.

Une prospection visuelle a été menée du côté de la prison et de l’emplacement de la chapelle afin d’y vérifier la présence en surface de vestiges architecturaux. Quant au cimetière, seul un nettoyage rapide de son aire de circulation centrale a été réalisé en 1999. Le dégagement de ce chemin et de son prolongement vers l'ouest avait pour but de les inclure sur le plan du secteur, étant donné leur appartenance à l'époque du camp de détention. Enfin, l'agencement entre cette voie de circulation et la croix de béton (fig. 7), à l'entrée du cimetière, démontre que celle-ci date bien de l'époque du camp de détention, telle qu’également spécifié par le consul américain, Gaylard Marsh, lors de sa visite à Spirit Lake en octobre 1915.

Le secteur du village

Situé à l'extrémité est du site, le secteur du village a été érigé au printemps 1915, en vue de l'arrivée des premières familles de prisonniers. Selon les sources documentaires, plusieurs bâtiments de rondins de bois, consistant en une chapelle, des maisons et divers ateliers, s'élevaient sur un promontoire au-dessus du cimetière. Le village était relié au camp par une bonne route et toutes les facilités nécessaires à la vie s'y trouvaient réunies, soit des installations sanitaires, un système de drainage et un incinérateur pour les déchets. Les travaux entrepris dans ce secteur ont révélé les fondations de cinq bâtiments, l'emplacement probable d'un sixième, deux aires de circulation et une fosse à déchet ou de latrines.

Tout d'abord, la localisation de deux aires de circulation a permis de mieux saisir l'organisation spatiale du village. Ainsi, le chemin principal menant du village à l'ancienne gare de Spirit Lake a été repéré et dégagé sur environ 100 m de longueur. Cette voie de circulation amorce sa course vers l'ouest à environ 60 m au sud du cimetière, délaissant le chemin du camp qui poursuit sa route en direction sud-est, là où la deuxième aire de circulation a été mise au jour. Pour l'instant, il est impossible de préciser la destination de ce chemin secondaire.

À environ 2 m au sud du chemin menant à l'ancienne gare, deux bâtiments orientés est-ouest ont été localisés côte à côte (fig. 9). Les fondations en pierre de leurs murs ont été dégagées et les sondages pratiqués ici ont permis de recueillir quelques artefacts, surtout des matériaux de construction. Le long des murs pignons, de bonnes quantités de bois brûlés confirment la présence d'un système de chauffage, des poêles à bois dont certaines parties ont été mises au jour dans les aires excavées.
À l'est, de l'autre côté du chemin menant au camp, une forte quantité d'artefacts gisant en surface d'un affleurement rocheux semble indiquer l'emplacement d'un autre bâtiment. Bien qu'aucun sondage n'ait été excavé dans cette zone, il demeure plus que probable que les moellons bruts observés plus bas appartiennent aux fondations de cet ouvrage. La découverte d'un pied de fer parmi les nombreux objets en place pourrait laisser croire à la présence d'un cordonnier et de son atelier de travail.

Plus au sud, deux autres bâtiments ont été localisés. Le premier, aligné nord-sud, se situe à quelques mètres en deçà du chemin secondaire se dirigeant vers le sud-est. Il s'agit ici d'un ouvrage où seuls les murs de fondation est et ouest ont été mis au jour. Les sondages excavés ont permis de récolter quelques artefacts dont certains témoignent d'activités industrielles non identifiées. En somme, ce bâtiment aurait pu abriter un des divers ateliers mentionnés dans les documents historiques. Associée à ces vestiges et située immédiatement au nord-est, une dépression de forme ovale, identifiée tout d'abord comme une fosse à déchet, a permis la découverte d'une bonne variété d'artefacts. Toutefois, les nombreux moellons bruts disposés sur son pourtour suggèrent plutôt la présence d'une structure mieux organisée, comme une fosse de latrines. Enfin, le second bâtiment, orienté est-ouest, a été dégagé plus à l'ouest, au pied d'un affleurement rocheux. Ses quatre murs de fondation, son mur de refend et la sole en bois du mur sud ont été localisés lors des travaux de décapage. La fouille d'un sondage a également permis de récolter quelques objets de nature domestique.

Finalement, un dernier bâtiment d'environ 4 m de côté a été mis au jour à l'extrémité ouest du village, presque à la lisière des champs. Situé sur le chemin menant du village à l'ancienne gare de Spirit Lake, il pourrait s'agir ici d'un poste de surveillance utilisé par les soldats contrôlant les allées et venues des détenus et de leur famille. Cet ouvrage était en bon état de conservation, comme en témoignent les soles de bois, le mur de refend et les restes de son plancher mis au jour lors du décapage et de l'excavation d'un petit sondage entre ses fondations en pierre.

Pour conclure ....

Voilà donc en quelques mots les résultats obtenus lors de la première intervention archéologique qui a été réalisée sur le site de l'ancien camp de détention de Spirit Lake. Les découvertes effectuées et l'état de conservation des nombreux vestiges mis au jour démontrent hors de tout doute le fort potentiel archéologique et historique de ce vaste complexe carcéral qui constitue un site unique au pays, témoin méconnu de notre passé récent.

Christian Roy, archéologue et spécialiste en culture matérielle


Remerciements

L'intervention archéologique sur le site du camp de détention de Spirit Lake a été rendue possible grâce à la collaboration des propriétaires des lieux et des organismes suivants :

-Ministère de la Culture et des Communications, région Abitibi-Témiscamingue
-Conseil régional de développement de l'Abitibi-Témiscamingue
-Corporation Camp Spirit Lake
-Corporation Archéo-08

Quelques lectures :

Laflamme, Jean (1989)
Spirit Lake : un camp de concentration en Abitibi durant la Grande Guerre. Maxime, Montréal.

Laflamme, Jean (1973)
Les camps de détention au Québec durant la Première Guerre mondiale. Maxime, Montréal.

Roy, Christian (2001)
« L'organisation spatiale d'un camp de détention de la Première guerre mondiale :
le cas de Spirit Lake en Abitibi ». Archéologiques 14 : 87-100.

Roy, Christian (2000)
Le camp de détention de Spirit Lake (DdGn-1) : résultats d'une première intervention archéologique. Rapport déposé à la Corporation Camp Spirit Lake et au ministère de la Culture et des Communications du Québec, Québec. ''

http://www.archeologie.qc.ca/passee_spiritlake_fr.php?menu=3